Présentation

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Lundi 01 Mai 2006

La mascarade de la séparation de l’arabité et de l’islam

Le lundi 13 octobre 2003.

Vinrent ensuite ces jours calamiteux où certains Arabes, oubliant `Umar, l’islam et l’histoire dans son ensemble, affirment désormais : "Nous sommes les enfants de Canaan !" ensorcelés qu’ils sont par le colonialisme mondial qui a aboli la religion pour lui substituer le nationalisme ou le patriotisme.

Il ne manquerait plus que les Arabes du sud de la Péninsule déclarent à leur tour : "Nous sommes les enfants de `Âd !" et que ceux du nord de la Péninsule clament : "Nous sommes les enfants de Thamûd !"

À l’heure où les Arabes se dévêtissent de leur religion pour vivre l’intimité à l’air, les juifs se drapent de leurs croyances et clament avec un grand enthousiasme : "Nous sommes les enfants de la Thora et les fils des prophètes. Nous sommes les enfants d’Israël !"

Toujours dans le cadre de cette mascarade de la désislamisation de l’arabité, aussi bien sur le plan international que dans le domaine de l’éducation, nous constatons, non sans étonnement, que des responsables de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), choqués par le massacre perpétré par les juifs à l’encontre des Arabes de l’intérieur d’Israël, se sont précipités à la porte du Vatican pour demander au Pape de secourir leurs frères ! Ils le lui ont demandé au nom de l’humanité commune à tous, et non pas, me semble-t-il, au nom de la révélation divine qui réunit les trois religions...

La réponse est tombée...

Les journaux ont rapporté que le Pape s’est adressé à cent mille fidèles, venus célébrer l’entrée du Christ à Jérusalem ! Il leur a dit : "Nous ne pouvons pas ne pas avoir une pensée pour la terre du Christ, la terre de Palestine, là où le Christ est venu enseigner l’amour et là où il est mort pour que l’humanité se réconcilie entre elle." Puis il a exprimé l’espoir que viendrait un jour où les deux peuples vivant sur cette terre reconnaîtraient chacun l’existence et la réalité de l’autre, afin que les deux parties - Arabes et Juifs - puissent vivre en paix !

Le 5 avril 1982, le quotidien qatari Ar-Râyah a publié dans un article intitulé "La montagne accoucha..." : "Sa Sainteté a enfin trouvé le temps pour daigner dire un mot sur les territoires occupés. La Palestine y a enfin eu droit après une longue attente. Et nous sommes en droit de dire à sa Sainteté : Bon réveil !"

L’auteur de l’article écrit : "Si nous analysons les propos du prêche, nous voyons que ce que la verve du Pape a bien voulu exprimer suscite l’étonnement. C’en était trop pour sa Sainteté de mentionner les Arabes - le peuple persécuté des territoires occupés - confondant dans son discours l’assassin et la victime. Plus étonnant encore est le fait qu’il mette sur un pied d’égalité le droit du peuple palestinien à sa terre et les prétentions usurpatrices des colonisateurs sionistes. Il a aussi décidé de considérer les scélérats venus d’ailleurs comme un autre peuple qui concurrence les Arabes sur leur terre."

Je pense que quiconque s’attend à autre chose de la part du Pontife romain se trompe et connaît mal la réalité du christianisme. D’autres Arabes sont tombés dans le même écueil en demandant le secours du Conseil Œcuménique des Eglises [1] pour en revenir bredouilles.

Le christianisme approuve l’établissement d’Israël et considère le retour des Juifs en Palestine comme une prophétie témoignant de la véracité de la Bible [2]. Aussi Weizman rappelle-t-il dans ses mémoires que Lord Balfour et les autres ministres britanniques ne faisaient que rendre un culte à Dieu en émettant la déclaration du foyer national [3] ; ils ne faisaient que représenter la foi chrétienne !

Puis-je dire que les Arabes ne lisent pas et qu’ils ignorent véritablement cela ? Je ne pense pas.

En réalité, les Arabes ont été ensorcelés par l’invasion culturelle et ont cru que les nationalismes modernes s’étaient défaits de leurs croyances premières. Ils se sont alors désolidarisés de leurs bases et ont délaissé leur religion tandis que leurs adversaires ont conservé leurs sentiments d’antan...

Et admettons que les autres oublient ou tentent d’oublier le passé, cela justifie-t-il la mécréance, la perversité et la désobéissance ? La cause palestinienne en particulier ne peut être dissociée de sa dimension religieuse. Dire qu’il faut chasser les colons sionistes de nos contrées, tout comme il faut chasser les colons blancs d’Afrique du Sud et que les deux régimes sont fondés sur une idéologie raciste, est un enrobage insipide de vérités amères.

L’agression juive appuyée par les forces croisées internationales a un objectif précis et connu : décimer une nation et éradiquer une religion ; en finir avec la nation arabe qui a porté l’islam pendant quatorze siècles et qui lui est encore fidèle dans la forme, à défaut de l’être sur le fond.

Ceux qui écartent l’islam de la lutte palestinienne contribuent à la réalisation de cette fin car, privée du mobile islamique, la Palestine est vouée à disparaître. Les Arabes après cela ne seront plus. Et les musulmans après la disparition des Arabes seront fatalement touchés. Tel est le plan.

Le fait que les Arabes soient imbus de leurs personnes, fiers de leur race et qu’ils parlent de la civilisation de Canaan, de Qahtân et de `Adnân, à supposer que ces derniers avaient une civilisation, revient à poignarder la fraternité islamique de part en part. Si à cette vanité on ajoute l’oubli du bienfait de l’islam et la mise en place d’une nouvelle dynamique moderne où les Arabes sont conduits par les communistes, les chrétiens et les musulmans, alors ce sera un retour en arrière qui emmènera les Arabes à leur mort et fera d’eux des réfugiés sans patrie ni religion !

Je suis un musulman arabe - natif d’Égypte. J’imagine l’un de nos frères du Turkestan venu me faire des reproches :

"Ô frère arabe, jadis nous avons volé à votre secours au nom unique de l’islam. Sais-tu quand cela est arrivé ? Lorsque Bagdad tomba sous les pieds des Tatars et que le califat et le Calife furent conjointement assassinés. Les ténèbres couvrirent alors tous les horizons et les Tatars ainsi que leur chef firent courir le bruit que leur armée était invincible ! À ce moment, l’un des nôtres, Qutuz, se mobilisa. Les fuyards s’arrêtèrent et les apeurés se raffermirent. Et par son cri sincère et courageux Wâ islâmâh !, il vainquit les Tatars à `Ayn Jâlût et les pourchassa jusqu’à ce qu’ils les eut décimés et qu’on n’en entendit plus parler... Te souviens-tu de cela ?"

Je répondrai : "Je m’en souviens. Comment pourrais-je l’oublier ?"

Il poursuivra : "Je ne te parle même pas de nos services culturels rendus au Livre et à la Sunnah, ni des Imâms du Hadîth issus de nos contrées à commencer par leur Emir, Abû `Abd Allâh Al-Bukhârî, ni des Imâms de l’Exégèse avec, à leur tête, Ar-Râzî et Az-Zamakhsharî."

Je répondrai : "Nous ne nions pas vos bienfaits sur les sciences islamiques."

Il affirmera alors : "À vrai dire, vous nous avez complètement oubliés. Vous nous avez laissés seuls combattre La Russie tsariste jusqu’à ce que les croisés réussissent à occuper notre terre. Puis vous nous avez laissés seuls combattre la Russie communiste jusqu’à ce qu’elle réussisse à nous soumettre et à nous mettre à genoux, considérant notre terre comme une partie indissociable de l’Union Soviétique. Vous n’avez ni pleuré nos morts, ni payé le prix du sang de nos combattants, ni parlé de nos causes. Vous êtes restés dans un silence étrange. Pourquoi tant d’ingratitude ?"

Que puis-je dire ou répondre ? L’enfermement des Arabes dans le cadre de leurs seuls intérêts privés est un vice honteux et leur intérêt exclusif pour leurs causes un égoïsme vil.

Au cours de la Première Guerre mondiale, la grande révolution arabe rallia les Anglais dans leur lutte contre les Turcs et précipita leur défaite. Quel profit les Arabes en ont-ils tiré ? Les Anglais ont fait de la Palestine une patrie pour les Juifs. Le califat, qui, du temps de `Abd Al-Hamîd [4], avait refusé de vendre la Palestine contre une fortune colossale est tombé. Un ressentiment terrible s’est installé entre les Turcs et les Arabes et s’est soldé par l’apostasie du gouvernement turc.

Ne craignons-nous pas Allâh vis-à-vis de notre religion et de notre message après ces conséquences effroyables ? N’est-il pas temps de nous attacher à l’islam par lequel Dieu nous a honorés et de diriger vers lui notre loyauté maintenant qu’il s’est avéré que tout en dehors de lui était sinistre ?

Dans la fièvre de l’arabisme, l’étude de l’Histoire a connu une falsification extraordinaire. Le héros kurde musulman, Salâheddîn Al-Ayyûbî, a été présenté comme le défenseur du nationalisme arabe ! Or, ce géant ne connaissait aucun nationalisme, ni le nationalisme arabe, ni le nationalisme kurde. Il était musulman seulement.

Lors d’une célébration organisée au Ramadân dernier, une dispute a éclaté entre un ambassadeur arabe et moi parce qu’il voulait faire de Salâheddîn un héros arabe. Sans l’intervention de quelques gens raisonnés, le pire serait arrivé !

Il y a un quart de siècle, un grand Sheikh interpella les gens du haut de la chaire de la Mosquée Al-Aqsâ à Jérusalem en ces termes : "Ô Arabes !" Les orants se fâchèrent car ils s’attendaient plutôt à l’interpellation classique mais magnifique : "Ô musulmans !"

Écarter les Arabes de l’islam est une trahison de la nation en plus d’être une apostasie de la religion. Et ceux qui suivent cette voie ne font que servir les intérêts sionistes et communistes : "Que ceux, donc, qui s’opposent à Son commandement prennent garde qu’une épreuve ne les atteigne, ou que ne les atteigne un châtiment douloureux." [5]

Traduit de l’arabe aux éditions Nahdat Misr.

[1] Pour en savoir plus sur le COE, voir son site internet. NdT.

[2] Cette position est ouvertement reconnue chez les Protestants, majoritaires outre-manche et outre-atlantique. Pour ce qui est de la position de l’Église catholique, nous laissons au lecteur le soin de suivre son évolution depuis les années 1980. NdT

[3] Le texte de la déclaration Balfour peut être consulté sur le site du Monde Diplomatique. NdT

[4] `Abd Al-Hamîd II est le dernier Calife ottoman, et par la même occasion, le dernier Calife musulman. NdT

[5] Sourate 24, An-Nûr, la Lumière, verset 63.

Lundi 01 Mai 2006

Plusieurs confessions religieuses coexistaient sur la terre de l'Arabie avant l'avènement de l'Islam, les principales étant:

- Le monothéisme abrahamique.

- Le judaïsme.

- Le christianisme.

- L'idolâtrie.

- L'astrolâtrie.



Le culte des idoles était très répandu parmi les arabes: Etaient ainsi adorés certains végétaux ou animaux, mais aussi et surtout des statues qui étaient sensées représenter des divinités. Pratiquement chaque tribu avait ainsi sa propre idole qu'elle adorait, respectait et au nom de laquelle elle faisait des offrandes et des sacrifices. Certaines de ces idoles ont été mentionnées par Allah dans le Qour'aane (Voir Sourate 53 / Versets 19 et 20).

Mais il y avait aussi certains qui vouaient un culte aux astres, comme le soleil ou la lune: Ces gens, que l'on appelait les Sabéens, étaient surtout établis au nord ouest de la péninsule. Ils reconnaissaient à des corps célestes un pouvoir divin et les adoraient. Allah a dénoncé ce genre de culte dans le Qour'aane en ces termes:

Parmi Ses merveilles, sont la nuit et le jour, le soleil et la lune : ne vous prosternez ni devant le soleil, ni devant la lune, mais prosternez-vous devant Allah qui les a créés, si c'est Lui que vous adorez

(Sourate 41 / Verset 36)

 

Quelques uns (très peu, en vérité...) des habitants de cette région, étaient attaché à ce qui restaient des enseignements de Ibrâhim (alayhis salâm): Les hounafâ (pluriel de "hanîf" - c'est ainsi qu'ils étaient appelés…) rejetaient ainsi l'idolâtrie, avaient foi en Allah et au Jour Dernier.

Un certain nombre d'arabes, résidant pour la plupart dans la région du Yémen, s'étaient convertis au judaïsme; des tribus juives étaient aussi établies aux alentours de certaines vieilles cités comme yathrib (qui deviendra par la suite Médine)) et khaïbar.

Les byzantins et les abyssins s'efforçaient, pour leur part, de propager le christianisme en Arabie: Au nord, dans la direction du châm, les villes de hiyrah et de bousrâ étaient d'importantes cités chrétiennes. Au sud, le principal centre des adeptes de cette religion était nadjrân, au Yémen. D'ailleurs, toute une région de ce pays était passée sous le contrôle d'un gouverneur venu d'Abyssinie, abraha. Il bâtit une grande cathédrale à San'â, dans l'intention d'y attirer les habitants de toute la péninsule et établir ainsi un nouveau centre de pèlerinage pour remplacer le hadj qui était accompli à Makkah. Il ne parvint cependant pas à réaliser son dessein…

Wa Allâhou A'lam !

Et Dieu est Plus Savant !

(Adaptation française d'un cours de Sîrah faisant partie du cursus d'enseignement de l'Université Islamique de Médine.)

 



Lundi 01 Mai 2006
La langue arabe appartient à la famille des langues sémitiques, classée dans le groupe dit méridional.

Les historiens arabes écrivent que, dans la péninsule arabique de l'Antiquité, se trouvaient deux types d'Arabes : il y avait les Arabes Yactanides ou Jectanides ("al-'arab al-qahtâniyya"), habitant surtout le Sud de la péninsule, et il y avait les Arabes Adnanites ("al-'arab al-'adnâniyya"), dont l'habitat principal était le Centre et le Nord de la péninsule.

Les historiens arabes relatent également que Agar et Ismaël furent laissés dans une vallée de la péninsule arabique par Abraham – respectivement mari et père pour eux – et qu'une source d'eau jaillit ensuite dans cette vallée. Un groupe de nomades d'ascendance yactanide, les Jur'hum, passant dans les environs et remarquant la présence d'eau, s'approcha et décida de s'installer lui aussi sur les lieux. C'est ainsi que la cité de La Mecque fut fondée. Si Abraham était mésopotamien et Agar égyptienne, Ismaël, lui, apprit "al-'arabiyya" [apparemment une sorte de proto-arabe – je vais en dire un mot plus bas] des Jurhum, au milieu desquels il vivait. C'est également chez les jur'humites qu'il se maria et c'est ainsi que naquirent ses enfants (tout ceci figure dans la parole de Ibn Abbâs rapportée par Al-Bukhârî, n° 3183). Les historiens arabes classent donc les Arabes en deux catégories principales : les "'arab musta'riba" – les Arabes descendant de Ismaël –, et les "'arab 'âriba" – les Arabes descendant de peuples présents dans la péninsule avant que Ismaël ne s'y installe.

Ces classifications correspondent-elles à la réalité ou non, c'est un autre débat. Ce qui est certain c'est qu'au Sud, on parlait surtout des dialectes "sudarabiques" (comme le sabéen), tandis qu'au Nord on parlait des dialectes "nordarabiques". Une différence certaine existait entre la langue nordarabique – à partir de laquelle s'est formée l'actuelle langue "arabe" – et la langue sudarabique – à partir de laquelle se sont formées les actuelles langues soqotri, jibâlî. La langue arabe dans laquelle le texte coranique est écrit est issue des dialectes nordarabiques uniquement.

  • Pour les linguistes occidentaux contemporains, si les langues sudarabiques appartiennent, avec les langues nordarabiques, au groupe méridional des langues sémitiques, elles ne sont en revanche pas considérées comme "arabes".

  • En revanche, les anciens historiens arabes considéraient aussi bien les populations nordarabiques que les populations sudarabiques comme étant "arabes".

  • En fait il n'est pas impossible que la langue que Ismaël avait apprise des Jur'hum ait été un dialecte d'une sorte de "proto-arabe" parlé ici et là dans la péninsule, et que ce soit ce "proto-arabe" qui ait constitué le socle du groupe méridional (de la famille des langues sémitiques), certains dialectes de ce groupe devant ensuite évoluer et donner les langues nordarabiques, d'autres dialectes devant donner les langues sudarabiques. Ce "proto-arabe" parlé au temps de Ismaël partout dans la péninsule serait alors l'ancêtre non pas seulement des langues nordarabiques mais aussi des langues sudarabiques.

    Il ne faudrait pas oublier que la distinction entre langue, dialecte et patois n'est pas d'ordre linguistique mais uniquement social : "Linguistiquement parlant, un dialecte est une forme d'une langue possédant un système lexical, syntaxique et phonétique propre et qui est utilisée dans un environnement plus restreint que la langue. Contrairement à la langue par rapport à laquelle il s'est développé, le dialecte n'a pas acquis le statut culturel, institutionnel et social qu'a cette langue. On distingue généralement dialecte de patois et cette distinction n'est pas d'ordre linguistique mais social" (Le Robert Dictionnaire historique de la langue française, "dialecte").
    En effet, à l'origine il y a une même langue parlée par un ensemble de personnes donné. Ce groupe étant venu à s'agrandir, certains petits groupes s'en détachent et s'installent dans des régions relativement distinctes l'une de l'autre. Là, au contact de peuples différents et à cause du relatif éloignement des uns par rapport aux autres, différents parlers de la langue mère apparaissent. Si aucun événement extérieur ne vient empêcher le processus, les parlers différents deviennent bientôt des dialectes différents, celles-ci devenant ensuite des langues différentes.
    Ainsi, c'est le latin vulgaire parlé dans différentes provinces de l'empire romain qui a évolué en différents parlers ; ces parlers différents ont donné des dialectes différents, qui eux-mêmes sont devenus des langues différentes ("les langues romanes"). Dans le territoire de l'actuelle France régnait le dialecte "gallo-roman", dont plusieurs formes s'étaient développées : la langue d'oïl (parlée dans le Nord), la langue d'oc (parlé dans le Sud), et le franco-provençal (parlé dans le Centre-Est). A partir de divers dialectes d'oïl (donc de dialectes du Nord) se sont formés, aux dires de certains spécialistes, le parler dit "le roman" (qui devait lui-même donner l'ancien français), mais aussi les parlers picard, gallo, francien, lorrain, angevin, etc. Un de ces parlers, après avoir émergé, a donc été a posteriori nommé "le français", à l'exclusion des autres.
    De plus, à l'intérieur même de ce parler devenu dialecte dominant ("le roman", devenu ensuite l'ancien français, le moyen français, etc.), plusieurs parlers existaient ; mais les codifications linguistiques (Malherbe, Vaugelas) et l'instruction généralisée par l'obligation scolaire (Jules Ferry) ont tout uniformisé.

    Eh bien il se pourrait que, de la même façon, la langue que Ismaël avait apprise d'une tribu du Sud de l'Arabie ait été un "proto-arabe" ; que plusieurs parlers de ce proto-arabe aient existé dans la péninsule ; que deux formes de ces parlers aient par la suite émergé : nordarabique et sudarabique ; que ces deux parlers soient peu à peu devenus assez distincts l'un de l'autre au point d'être considérés comme deux dialectes différents, puis, développant à leur tour en leur sein différents parlers devenus dialectes – celui de Quraysh, de Assad etc. pour le nordarabique, et celui de Saba, de Himyar etc. pour le sudarabique – soient devenus deux langues différentes ; etc. Il se pourrait qu'ensuite le nordarabique se soit imposé à presque toute la péninsule, au détriment des langues sudarabiques, au point que ces dernières n'aient par la suite plus été considérées comme des langues "arabes" (exactement comme ce fut un dialecte du proto-français qui s'est imposé aux autres dialectes existant sur le territoire de France au point de mériter par la suite lui seulement le statut de langue française).

    Et puis, exactement comme à l'intérieur du français plusieurs patois coexistaient, à l'intérieur du "nordarabique" différents dialectes (lughât) coexistaient dans la péninsule arabique : il y avait d'abord les différences dialectales, existant entre l'arabe de la région du Hedjaz et celui de l'Arabie orientale (Nadjd), etc. (comparables aux différences existant entre langues d'oïl et d'oc et au franco-provençal)… Et puis, à l'intérieur de ces grands dialectes, il y avait les différences existant entre les parlers des différentes villes ou tribus d'une même région (par exemple entre celui des Quraysh et celui des Hawâzin à l'intérieur de la région du Hedjaz, etc.) (différences comparables à celles existant entre les différents parlers qui existaient à l'intérieur de la langue d'oïl). Et exactement comme les codifications linguistiques et la scolarité obligatoire ont uniformisé (quasi-totalement) la langue française, la révélation du Coran, l'islamisation de la péninsule arabique et la conquête de pays voisins par les premiers musulmans – majoritairement des Arabes – ont uniformisé les différents dialectes et parlers existant à l'intérieur même du nordarabique. Ceci a donné ce qu'on appelle aujourd'hui l'arabe classique.

    Le penseur Ahmad Amîn a écrit quatre points qui peuvent être relevés à propos du sujet qui nous concerne ici :
    1) Les Arabes Lakhmides et Ghassanides, habitant le Nord de la péninsule, étaient originaires du Yémen, au Sud [ils étaient donc Jectanides].
    2) Des historiens compétents d'hier et d'aujourd'hui affirment que la langue parlée au Yémen était différente de celle parlée au Hedjaz.
    3) Pourtant, la langue parlée par les Lakhmides et les Ghassanides, bien que différente de celle du Hedjaz, ne lui était pas complètement étrangère.
    4) Ceci s'explique par le fait que tous les dialectes et accents arabes avaient une même origine, et que c'est à partir de cette origine commune que ces dialectes s'étaient ramifiés (d'après Fajr ul-islâm, p. 23).

    La langue qui est utilisée dans les Serments de Strasbourg (an 843) présente, par rapport à la langue française actuelle, des différences telles qu'un francophone d'aujourd'hui n'y comprend absolument rien ; de plus, la langue qui y est employée est autant proche du français actuel que d'anciens autres dialectes "gallo-romans" ; pourtant, certains spécialistes ne voient aucun mal à ce que l'on dise de ces Serments de Strasbourg qu'ils constituent le premier texte écrit en français. Pourquoi, alors, ne pourrait-on pas dire que la langue que Ismaël a apprise était elle aussi "al-'arabiyya", c'est-à-dire un proto-arabe présentant certes des différences par rapport à la langue arabe qui sera parlée VIIème siècle (à l'époque de Muhammad, sur lui la paix) mais étant un stade ancien non seulement des langues nordarabiques mais aussi des langues sudarabiques ?

    Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
  • Lundi 01 Mai 2006
    1. La péninsule arabique pourrait être l'origine de tous les peuples sémitiques

    Certains spécialistes ont émis comme théorie que tous les peuples sémitiques pourraient être issus de la péninsule que l'on nomme aujourd'hui "arabique". C'est le cas de Jean Bottéro, assyriologue bien connu. Parlant des Akkadiens (des sémites), il écrit : "Les Sémites en question, que nous appelons conventionnellement des Akkadiens, sont les plus vieux représentants de cette branche culturelle et linguistique vénérable qui fleurit encore de nos jours. Sa première patrie pourrait avoir été l'Arabie, dont la transformation successive en savane puis dans l'impossible désert qu'elle est devenue aurait repoussé sur ses franges ses anciens occupants" (Babylone – A l'aube de notre culture, Jean Bottéro, Découvertes Gallimard, 1994, p. 18). Cette thèse est rendue possible par le fait qu'à l'époque, différents peuples nomades ou semi-nomades, d'origine commune, se séparaient souvent ainsi : une première vague se détache du groupe et s'établit dans une autre contrée plus accueillante. Là, sédentarisée, elle modifie peu à peu, au contact d'autres peuples, sa langue, sa culture, ses mœurs et ses croyances, et prend le nom d'un de ses ancêtres immédiats. Des siècles plus tard, si une autre vague se détache du groupe d'origine, les différences culturelles et linguistiques avec la première vague sédentarisée sont devenues telles que la nouvelle vague nomade considère le peuple sédentarisé comme lui étant étranger. Il n'est donc pas impossible que ce soit d'une même souche habitant la péninsule dite aujourd'hui "arabique" que tous les peuples sémitiques soient issus.


    2. Quel est le sens originel du mot "arabe" ?

    Le terme "arabe" vient du mot "'araba", qui désigne le désert (Ardh ul-qur'ân, Sulaymân Nadwî, p. 51, voir aussi Qassas ul-qur'ân, tome 1 p. 103), parce que la péninsule arabique est constituée dans sa plus grande partie de déserts. Le terme désignait ainsi, à l'origine, la terre connue aujourd'hui sous le nom de "péninsule arabique".
    Puis il en est venu à désigner les habitants de cette terre (Ardh ul-qur'ân, p. 52).
    Or, ce que les habitants de cette terre avaient en commun est une langue et une culture, du moins ce qui en émergeait comme une sorte de plate-forme commune malgré des différences existant surtout entre Nord et Sud. C'est ainsi – et nous allons le voir dans les lignes qui suivent – que le terme arabe va se mettre à désigner non plus seulement les habitants de cette péninsule mais tous ceux qui partagent les aspects significatifs de leur culture et civilisation.


    3. Deux types d'Arabes : du Nord et du Sud – Deux types de langues : nordarabique et sudarabique

    Selon la tradition, Agar et Ismaël furent laissés par Abraham – respectivement mari et père pour eux – dans une vallée de la péninsule arabique et une source d'eau y jaillit ensuite. Un groupe de nomades, les Jur'hum, passant dans les environs et remarquant la présence d'eau, s'approcha et décida de s'installer lui aussi sur les lieux. C'est ainsi que la cité de La Mecque fut fondée. Ismaël apprit "al-'arabiyya" [apparemment une sorte de proto-arabe] des Jurhum, au milieu desquels il vivait. C'est également chez les jur'humites qu'il se maria et c'est ainsi que naquirent ses enfants (tout ceci figure dans la parole de Ibn Abbâs rapportée par Al-Bukhârî, n° 3183). Ismaël a donc été "arabisé" au contact d'Arabes originels.

    Du côté des historiens, ce qui fait l'unanimité c'est qu'à la veille de l'apparition de l'islam en Arabie, des différences linguistiques et culturelles et une sorte de concurrence existaient entre les Arabes du Sud de la péninsule et ceux du Centre et du Nord (Fajr ul-islâm, Ahmad Amîn, pp. 5-6). Les habitants du Centre et du Nord de la Péninsule étaient d'un degré de civilisation beaucoup moindre que celui qu'avaient atteint les habitants du Sud. Les idiomes étaient également différents : l'idiome du Sud avaient réalisé de nombreux emprunts à l'abyssinien, celui du Centre et du Nord au nabatéen.

    Les historiens arabes, eux, écrivent que, dans l'Antiquité, deux types d'Arabes coexistaient dans la péninsule arabique : il y avait les Arabes Adnanites ("al-'arab al-'adnâniyya"), dont l'habitat principal était le Centre et le Nord de la péninsule, et il y avait les Arabes Yactanides ou Jectanides ("al-'arab al-qahtâniyya"), habitant surtout le Sud de la péninsule.

    La plupart de ces historiens arabes ont ensuite lié ensemble ces classifications : selon eux, les Arabes du Centre et du Nord étaient les Arabes Adnanites ("'arab 'adnâniyya"), et étaient les fils d'Ismaël, des "Arabes arabisés" ("'arab musta'riba") puisque leur père Ismaël a été "arabisé" ; par contre, les Arabes du Sud étaient les Arabes Yactanides ("'arab qahtâniyya"), qui n'avaient pas pour ancêtre Ismaël et qui constituaient les "Arabes originels" ("'arab 'âriba"). Les historiens arabes classent donc les Arabes en deux catégories principales : les Arabes descendant de Ismaël – qu'ils nomment les "Arabes arabisés", "'arab musta'riba" –, et les Arabes descendant de peuples présents dans la péninsule avant que Ismaël ne s'y installe – qu'ils nomment les "Arabes originels", "'arab 'âriba".

    De ces classifications, les sources musulmanes ne disent rien, et certains savants sont d'ailleurs d'un avis différent : Al-Bukhârî et Ibn Is'hâq sont ainsi d'avis que Arabes Adnanites et Yactanides descendent tous d'Ismaël (Qassas ul-qur'ân, tome 3 pp. 276-278) ; d'autres savants, comme Ibn Kathîr, ont établi une classification double : "'arab 'âriba" / "'arab musta'riba" (Ibid. pp. 281-282) ; d'autres encore, comme Ibn Hajar, ont choisi une classification triple : "'arab bâ'ïda" / "'arab 'muta'arriba" / "'arab musta'riba") (Fat'h ul-bârî, tome 6 p. 658).
    En fait les deux groupes – Yactanides et Adnanites – étaient, à la veille de la venue de l'Islam, assez mélangés sur le plan ethnique : les fils d'Ismaël descendaient directement, du côté maternel, des Arabes Yactanides – puisque leur mère appartient à la tribu yactanide Jurhum –, ce qui fait que si Ismaël était certes lui-même "arabisé", ses fils avait pour mère une arabe "de souche" : les Arabes fils d'Ismaël étaient aussi fils d'Arabes Yactanides ; quant aux Arabes Yactanides, ils n'avaient pas tous, à l'instar des Arabes Adnanites, Ismaël comme ancêtre commun, certes, mais certains d'entre eux avaient, au cours des siècles, émigré du Sud par groupes et s'étaient établis dans le Centre et le Nord, où de nombreux liens de mariage les avaient unis avec les Arabes descendant d'Ismaël ; et ainsi les enfants nés de ces unions et s'affiliant toujours aux Arabes Yactanides avaient eu Ismaël comme ancêtre du côté d'un de leurs parents. Ce serait là la raison pour laquelle, selon Al-Hamdânî (cf. Fat'h ul-bârî, tome 6 p. 459), le Prophète put dire à un groupe composé d'Arabes Adnanites aussi bien que d'Arabes Yactanides installés à Médine, et ayant donc émigré du Sud vers le Nord : "Pratiquez le tir à l'arc, fils d'Ismaël, car votre ancêtre le pratiquait" (rapporté par Al-Bukhârî, n° 3316) : ces fils de pères Yactanides avaient eux aussi, du fait des mariages de leurs ancêtres avec des filles Adnanites, du sang adnanite dans les veines : en ce sens ils descendaient eux aussi d'Ismaël. Ce serait aussi la raison pour laquelle Abû Hurayra put dire, parlant de Agar et s'adressant aux Arabes en général (et non pas seulement aux Arabes Adnanites) : "C'est votre mère, ô vous les fils de la pluie" (rapporté par Al-Bukhârî, n° 3179, Muslim, n° 2371) (Qassas ul-qur'ân, tome 3 pp. 276-282).


    4. Ces anciens habitants du Sud de la péninsule arabique sont-ils eux aussi des Arabes ?

  • Nous l'avons vu, les historiens arabes des siècles passés ont nommé "arabes" tous ceux qui, au cours des siècles, ont eu comme habitat la péninsule (avec une classification double : "'arab 'âriba" / "'arab musta'riba" ou triple : "'arab bâ'ïda" / "'arab 'muta'arriba" / "'arab musta'riba") (Qassas ul-qur'ân, tome 1 p. 103). L'appellation "arabe" était donc chez eux d'une application très large et elle englobait les Arabes Adnanites comme les Arabes Yactanides.

  • Par contre, les historiens occidentaux ne nomment "arabes" que ceux qui parlaient une langue proche de la langue arabe classique, donc une langue "nordarabique", à l'exclusion de ceux qui parlaient une langue classée "sudarabique". C'est à partir de cette définition que les historiens Jean et André Sellier ont écrit : "L'existence de populations de langue arabe est attestée (…) au IXème siècle avant J.-C. Elles occupent alors une grande partie de la péninsule arabique et le désert de Syrie. (…) A la périphérie du désert, les Arabes côtoient d'autres populations. Ils s'infiltrent dans les royaumes sudarabiques et y imposent peu à peu leur langue" (Atlas des peuples d'Orient, pp. 48-49). Voyez : ces deux historiens ne nomment pas "arabes" les populations parlant le sudarabique.

  • Je suis pourtant d'avis que tout dépend de l'acception que l'on donne au terme "arabe" : si on prend ce terme dans le sens de "langue proche du nordarabique" – comme le font les linguistes occidentaux –, alors effectivement le sudarabique n'entre naturellement pas dans le cadre de ce qu'il désigne, et les populations qui le parlaient exclusivement ne sont alors pas "arabes". Par contre, si on le prend dans un sens plus large – comme le faisaient les anciens historiens arabes –, le sudarabique est inclus dans le cadre désigné par ce terme, et les populations qui le parlaient exclusivement sont elles aussi "arabes". Pour plus de détails, cliquez ici pour lire mon article au sujet de langue arabe.

  • En tout état de cause, à la veille de la venue de l'Islam, les habitants de la Péninsule arabique ont le sentiment de former un même peuple, fût-il divisé entre Arabes du Nord et Arabes du Sud. C'est ce que Jean et André Sellier ont résumé ainsi : "Au temps du Prophète, les Arabes se reconnaissaient comme formant un seul peuple, fût-il divisé en tribus" (Atlas des peuples d'Orient, p. 47).


    5. Qui est "Arabe" aujourd'hui ?

    Les "Arabes du temps du Prophète", écrit en substance Ibn Taymiyya, avaient en commun trois éléments :
    – ils étaient les descendants d'"arabes" ;
    – ils parlaient un des idiomes reconnus comme étant arabes ;
    – ils habitaient la "terre des Arabes", la péninsule arabique : celle-ci comprenait le Yémen mais pas la Syrie (Al-Iqtidhâ, pp. 155-156).

    Après la mort du Prophète, les premiers musulmans – très majoritairement des Arabes – conquirent des pays avoisinants. Certains de ces musulmans arabes s'installèrent alors dans tout un espace débordant le cadre de la péninsule arabique à l'est, à l'ouest et au nord (Ibid., p. 156). Des autochtones de ces pays se convertirent à l'islam et devinrent eux aussi musulmans. D'autres demeurèrent qui chrétien, qui juif, qui zoroastrien, qui sabéen, qui manichéen, qui polythéiste, etc.
    Les musulmans originaires d'Arabie et s'étant installés dans les pays voisins de la Péninsule arabique demeurèrent-ils des Arabes ? Et leurs descendants, furent-ils des Arabes ou bien des non Arabes ? Quant aux gens qui se convertirent à l'islam sur la main de ces musulmans Arabes des premiers siècles de l'Islam, devinrent-ils Arabes en même temps que musulmans ou bien ne devinrent-ils que musulmans ? Et ceux qui gardèrent la religion de leurs ancêtres mais qui devinrent des habitants de la terre d'Islam, devinrent-ils des Arabes ou non ?

    Répondre à ces questions demande que l'on comprenne la situation de ceux qui s'installaient alors, dans la terre d'Islam, ailleurs que dans la Péninsule arabique même…

    Du fait que les Arabes – hommes et femmes – installés ailleurs que dans la péninsule se mariaient entre Arabes aussi bien qu'avec des autochtones – des convertis à l'islam, ou des femmes demeurées juives ou chrétiennes –, les habitants de la terre musulmane de ces premiers temps de l'Islam peuvent être classés, selon leur ascendance, comme suit :
    – il y avait des gens qui descendaient d'Arabes ;
    – il y en avait qui descendaient de non Arabes ;
    – et il y en avait enfin qui ne connaissaient pas leur ascendance : est-elle arabe ou non arabe (Al-Iqtidhâ, p. 156).

    D'un autre côté, et indépendamment de leur ascendance, ces habitants de la terre musulmane de ces premiers temps peuvent aussi être classés comme suit, cette fois selon leur maîtrise ou non de la langue arabe :
    – il y en avait dont l'arabe était demeuré ou était devenu la langue usuelle et de référence ("taghlibu 'alayhim al-'arabiyya") ;
    – il y en avait qui parlaient l'arabe – c'est-à-dire se débrouillaient pour communiquer par le canal de cette langue –, mais dont la langue de prédilection et de référence était
  •  une autre langue ("taghlibu 'alayhim al-'ajama") ;
    – et il y en avait qui n'étaient que très peu capables de parler la langue arabe ("lâ yatakallamun bihâ illâ qalîlan") (d'après Al-Iqtidhâ, p. 156).

    Qui était donc Arabe parmi ces gens : celui qui était petit-fils d'Arabes venus de la péninsule, même si la langue de référence était une langue autre que l'arabe ? ou bien celui dont la langue et la culture était devenues arabes, n'eût-il que du sang de Persans dans les veines ? ou les deux ?

    Il ressort des écrits de Ibn Taymiyya – c'est ce que j'ai pu comprendre, wallâhu a'lam – que l'Arabe est celui que l'"arabité" domine, même si ses ancêtres ne sont pas Arabes ; par contre, celui qui a abandonné l'arabité n'est pas un Arabe, fût-il descendant d'Arabe ("man taghlibu 'alayhi-l-'arabiyya" – p. 156, ligne 24 – "al-lissân al-'arabî wa akhlâq ul-'arab" – p. 157 – "man tashabbha min al-'arab [naslan] bil-'ajam, lahiqa bihim, wa man tashabbha min al-'ajam [naslan] bil-'arab, lahiqa bihim" – p. 153). (Rappelons par contre que la règle de l'interdiction, pour les hashémites, de recevoir l'aumône concerne quant à elle tous ceux qui descendent des Banû Hâshim, même s'ils ne parlent pas la langue arabe et ne sont donc pas Arabes (Al-Iqtidhâ, p. 157).)

    Dans le même ordre d'idées, à l'intérieur de tout l'espace devenu terre d'Islam, les régions sont, elles aussi, "arabes" ou "non arabes" en fonction de la langue qui y domine (il se peut ensuite qu'à l'intérieur d'une région "arabe" vive en minorité un groupe non arabe). Ibn Taymiyya fait la classification suivante de ces régions :
    – il y a la terre arabe d'origine ("al-buq'a al-'arabiyya ibtidâ'an") : il s'agit de la péninsule arabique, où la langue arabe était et restait la langue dominante ;
    – il a aussi la terre devenue arabe ("al-buq'a al-'arabiyya intiqâlan") : il s'agit de l'espace constitué par les pays d'Islam dont la langue était auparavant le grec, le persan ou le berbère mais où l'arabe devint langue dominante ("ghalaba 'alâ ahlihî lissân ul-arab hattâ lâ ta'rifa 'âmmatuhum ghayrahû, aw ya'rifûnahu wa ghayrahû") ; ce fut le cas de la Syrie, de l'Irak, de l'Egypte, du Maghreb et de l'Andalousie etc. ; ce fut aussi, pendant une séquence de temps, le cas de la Perse et du Khorassan ;
    – il y a enfin la terre non arabe ("al-buq'a al-'ajamiyya") : il s'agit des pays où une langue autre que l'arabe demeura la langue dominante ("al-'ajamatu kathîratun fîhim aw ghâlibatun 'alayhim") ; ce fut le cas des terres turques, de l'Azerbaïdjan, etc. (Al-Iqtidhâ, p. 156).

    Ce n'est donc pas l'ascendance mais la langue – et tout ce qu'elle véhicule de culture – qui est le critère faisant ou ne faisant pas de quelqu'un un Arabe. Dans le même ordre d'idées, le site Internet de l'Institut du Monde Arabe écrit : "… c'est sur l'usage d'une langue supposée une, à l'époque comme encore aujourd'hui, que s'appuie principalement la délimitation du monde des Arabes" ; le site reprend ensuite la définition de Maxime Rodinson : "Appartiennent au peuple arabe ceux qui ont comme langue maternelle l'arabe ou une de ses variantes naturelles, qui revendiquent l'identité arabe et qui regardent l'histoire et les traits culturels arabes comme leur patrimoine" (fin de citation).

    Dès lors, les populations qui ont adopté la langue arabe et se sont arabisées après la conquête musulmane sont, elles aussi, arabes. Les historiens Jean et André Sellier écrivent ainsi : "La distinction entre Arabes au sens strict (descendants des tribus de l'époque de Muhammad) et "arabisés" (descendants des populations ayant adopté la langue arabe après la conquête) s'est estompée au fil des siècles. Sont "arabes" – au sens large – les personnes qui ont pour langue maternelle l'arabe" (d'après Atlas des peuples d'Orient, p. 46). Ces populations sont devenues arabes à cause de l'expansion de la terre d'Islam, fussent-elles devenues aussi musulmanes ou fussent-elles demeurées chrétiennes, juives, zoroastriennes, sabéennes, polythéistes ou autres. Car rappelons ici qu'il ne faut pas confondre "arabe" et "musulman". S'il est vrai que l'interaction a été grande entre ces deux entités, s'il est vrai que le Prophète Muhammad (sur lui la paix) était Arabe de même que ses Compagnons, il ne faut pas oublier que depuis les premiers temps de l'Islam jusqu'aujourd'hui, il y a des Arabes qui sont chrétiens, juifs ou autres. D'un autre côté, les trois quarts des musulmans du globe ne sont pas Arabes mais Malais, Indiens, Chinois, Africains, Européens et Américains.

    Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
  • Lundi 01 Mai 2006
    http://www.monde-diplomatique.fr/2004/09/SAID/11389
    septembre 2004 -  Page 22

    Du choc des définitions
    Par Edward W. Said
    Décédé le 25 septembre 2003, Edward W. Said était professeur de littérature comparée à l’université Columbia (Etats-Unis), auteur notamment de Culture et impérialisme, Fayard-Le Monde diplomatique, Paris, 2000. Il a publié son autobiographie, A Contrevoix, au Serpent à plumes (Paris) en 2002.

    Quiconque comprend un tant soit peu comment fonctionnent les cultures sait que le fait de définir une culture, de dire ce qu’elle représente aux yeux de ses membres donne toujours lieu à une joute majeure et démocratique, même dans les sociétés non démocratiques. Il faut sélectionner des autorités canoniques, les soumettre régulièrement à la critique, les faire débattre, les désigner de nouveau ou les congédier. Il faut préciser, discuter et rediscuter de l’idée du bien et du mal, de l’appartenance ou de la non-appartenance (le même et le différent) et des hiérarchies de valeurs, et tomber d’accord ou ne pas tomber d’accord sur ces questions, selon le cas.

     

     

    En outre, chaque culture définit ses ennemis, ce qui existe par-delà son espace et qui la menace. Pour les Grecs, à commencer par Hérodote, quiconque ne parlait pas le grec était automatiquement un barbare, un Autre qu’il fallait mépriser et combattre. Dans un ouvrage récent, Le Miroir d’Hérodote (1), le spécialiste de lettres classiques François Hartog montre avec une grande précision comment Hérodote entreprend délibérément et minutieusement de construire une image du barbare Autre dans le cas des Scythes, plus encore que dans celui des Perses.

    La culture officielle est celle des prêtres, des académies et de l’Etat. Elle donne une définition du patriotisme, de la loyauté, des frontières et de ce que j’ai appelé l’appartenance. C’est cette culture officielle qui parle au nom de l’ensemble, qui tente d’exprimer la volonté générale, l’idée et l’éthique générales, qui détient le passé officiel, les pères et les textes fondateurs, le panthéon des héros et des traîtres, et qui purge ce passé de ce qui est étranger, différent ou indésirable. De là vient la définition de ce qui peut ou ne peut pas être dit, des interdits et des proscriptions nécessaires à toute culture voulant faire autorité.

    Il est tout aussi vrai qu’en marge de la culture dominante, officielle ou canonique, il existe des cultures dissidentes ou différentes, non orthodoxes, hétérodoxes, qui renferment de nombreux courants anti-autoritaires s’opposant à la culture officielle. On peut appeler contre-culture cet ensemble de pratiques associées à différents outsiders – pauvres, immigrants, bohèmes, anxieux, rebelles et artistes. Il émane de cette contre-culture une critique de l’autorité et une attaque contre ce qui est officiel et orthodoxe. Le grand poète arabe contemporain Adonis a énormément écrit sur la relation entre l’orthodoxie et l’hétérodoxie dans la culture arabe, et il a montré qu’il existe entre les deux une dialectique et une tension constantes. Aucune culture ne peut se comprendre si l’on n’a pas un sens quel qu’il soit de cette source de provocation créatrice toujours présente qu’est la confrontation entre le non-officiel et l’officiel. Négliger cette agitation au sein de chaque culture et penser qu’il existe une homogénéité complète entre culture et identité revient à méconnaître ce qui est vital et fécond.

    Aux Etats-Unis, le débat sur ce qu’est l’Amérique est passé par de nombreuses transformations et même par des bouleversements spectaculaires. Du temps de mon enfance, les westerns dépeignaient les Indiens d’Amérique comme des diables malfaisants, qu’il fallait détruire ou mater. On les appelait les Peaux-Rouges et, dans la mesure où ils avaient une fonction dans l’ensemble de la culture (cela était aussi vrai de l’histoire académique que des films), ils servaient de faire-valoir au progrès de la civilisation blanche. Aujourd’hui, cela a complètement changé. Les Indiens d’Amérique sont considérés comme des victimes du progrès de la civilisation occidentale dans le pays, et non plus comme des scélérats.

    Culture et contre-culture

    Même le statut de Christophe Colomb a changé. Quant à celui des Afro-Américains et des femmes, il a subi des bouleversements plus spectaculaires encore. Toni Morrison a relevé l’obsession de la littérature américaine classique envers l’appartenance à la race blanche, comme en témoignent de manière si éloquente Moby Dick, de Melville, et Arthur Gordon Pym, de Poe. Mais, explique-t-elle, les principaux écrivains masculins et blancs des XIXe et XXe siècles, des hommes qui ont donné ses canons à la littérature américaine telle que nous la connaissons, se sont servis dans leurs œuvres de l’appartenance à la race blanche comme moyen d’éviter, de dissimuler et de rendre invisible la présence africaine au sein de notre société.

    Nous sommes passés du monde de Melville et d’Hemingway à celui de Dubois, Baldwin, Langston Hughes et Toni Morrison : le seul fait que les romans et les critiques de Toni Morrison connaissent aujourd’hui un succès aussi éclatant témoigne de l’étendue du changement. Quelle est la vision de la véritable Amérique et qui peut prétendre la représenter et la définir ? La question est complexe et profondément intéressante, mais on ne peut y répondre en réduisant le problème à quelques clichés.

    Le petit ouvrage d’Arthur Schlesinger La Désunion de l’Amérique (2) offre une vue récente des difficultés soulevées par les luttes culturelles dont l’objet est de définir une civilisation. En tant qu’historien appartenant au courant dominant, Schlesinger s’inquiète, et on peut le comprendre, du fait que des groupes d’immigrants émergents aux Etats-Unis contestent la légende unitaire officielle de l’Amérique telle que les grands historiens classiques de ce pays comme Bancroft, Henry Adams et, plus récemment, Richard Hofstader ont coutume de la représenter. Ces groupes veulent que l’écriture de l’histoire ne reflète pas seulement une Amérique qui a été conçue et dirigée par des patriciens et des propriétaires terriens, mais une Amérique dans laquelle les esclaves, les serviteurs, les ouvriers et les immigrants pauvres ont joué un rôle important et qui n’est toujours pas reconnu.

    Les récits de ces personnes, réduites au silence par les grands discours émanant de Washington, des banques d’investissement de New York, des universités de la Nouvelle-Angleterre et des grosses fortunes industrielles du Middle West, sont venus troubler la lente progression et l’imperturbable sérénité de la version officielle. Ils posent des questions, racontent l’expérience des défavorisés sociaux et expriment les revendications de personnes tout en bas de l’échelle – femmes, Asiatiques, Afro-Américains et autres minorités sexuelles et ethniques. Que l’on soit d’accord ou non avec le cri du cœur de Schlesinger, on ne peut rejeter la thèse qui sous-tend son livre selon laquelle l’écriture de l’histoire est la voie royale pour donner sa définition à un pays, et l’identité d’une société est en grande partie fonction de l’interprétation historique, champ où s’affrontent les affirmations contestées et les contre-affirmations. C’est dans cette situation de joute que se trouvent les Etats-Unis à l’heure actuelle.


    (1) François Hartog, Le Miroir d’Hérodote, Poche, Paris, 2001.

    (2) Arthur M. Schlesinger, La Désunion de l’Amérique, 1991, traduction française 1993, Liana Levi, Paris

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