Que faire ? Pour découvrir ce qu'il en est réellement, il nous faut analyser le concept de "démocratie" et voir ce que l'islam dit des éléments qui ressortent de cette analyse.
Le mot "démocratie" ne figure certes pas dans les sources musulmanes, mais...
D'emblée ici, un problème surgit qui est posé fréquemment par certains musulmans, parfois par des non-musulmans : le terme "démocratie" ne figure pas dans le Coran et les Hadîths. C'est vrai. Mais ce qu'il ne faut pas oublier c'est que l'Occident et l'Islam étant deux civilisations différentes, il arrive forcément que certains mots présentes ici ne le soient pas là. Un travail intellectuel digne de ce nom consiste alors à ne pas s'arrêter aux mots et à aller jusqu'à l'analyse des concepts. Et il est possible de dire un point de vue musulman sur un terme qui ne figure pas dans les sources musulmanes, la condition étant que le contenu de ces sources musulmanes soit respecté.
Et s'il est certain qu'entre musulmans il est normal qu'on emploie les termes familiers (ceux qui ont été employés par le Coran et les Hadîths), il est tout à fait possible, lors du dialogue avec des interlocuteurs non-musulmans, qu'on emploie les termes qui leur sont familiers à eux, pourvu que le contenu présenté par les sources de l'islam soit respecté. C'est bien pourquoi, au premier siècle de l'Islam, lorsque les Banû Taghlib (des arabes chrétiens devenus citoyens de l'Etat musulman) déclarèrent être d'accord pour payer la sadaqa (aumône) mais pas la jizya (impôt), Omar, alors calife (634-644), accepta leur demande sur le conseil de An-Nu'mân ibn Zur'ah. Il leur dit : "C'est une jizya, appelez-la comme vous voulez" (rapporté par Al-Bayhaqî).
Que signifie le concept de "démocratie" ?
A analyser le concept de démocratie tel qu'il s'est actualisé en Occident, on s'aperçoit qu'il sous-entend deux catégories différentes d'éléments :
Pour ce qui est de la première catégorie d'éléments (et qui relève en fait des principes fondamentaux, de l'essence même de la démocratie), il est possible de relever que l'islam partage ces concepts. En effet, le pluralisme d'opinions à l'intérieur des sources est possible (ce qui relève du pluralisme d'interprétations), la liberté religieuse est garantie par le Coran : "Pas de contrainte en religion" (Coran 2/256), le dirigeant tire la possibilité d gouverner de l'investiture (mubâya'a) du peuple, et cette investiture doit avoir été précédée d'une consultation (c'est ce qui ressort des propos de Al-Ghazâlî et de Ibn Taymiyya d'une part et des propos de Omar d'autre part : cf. Al-fiqh al-islâmî wa adillatuh, p. 6172, et Sahîh Al-Bukhârî, n° 6443), il est désigné par le peuple (directement ou par un collège de grands électeurs – ahl ul hall wal 'aqd par exemple), il est assujetti au droit au même titre que les autres citoyens, il doit consulter (shûrâ) pour gouverner, toute décision prise à l'encontre des principes du droit n'a pas force de loi, etc.
Et pour ce qui est de la seconde catégorie d'éléments (la nécessité de se couper de tout élément d'origine divine et de considérer que le peuple est la source de la loi), il est facile de s'apercevoir qu'elle ne fait pas partie de l'essence même du concept de démocratie, mais n'est que la façon dont ce concept s'est exprimé en Europe de l'Ouest, ainsi que partout où les Européens se sont implantés définitivement ou durablement (comme en Amérique du Nord ou en Inde). Elle ne fait pas partie de l'essence même de la démocratie puisque la démocratie athénienne du Vème siècle avant l'ère chrétienne – qui représente la référence en Europe en matière de démocratie – ne s'était pas coupée de toute référence au divin. En effet, dans la Athènes démocratique de l'Antiquité, pas une assemblée ni un conseil ni un tribunal ne commençaient sans un sacrifice aux divinités. Les manuels d'histoire nous enseignent que le culte des divinités poliades y était même un acte de la cité, auquel tout citoyen devait participer.
Par contre, en Europe moderne et contemporaine, la démocratie n'a pu voir le jour qu'en se coupant de l'organisation féodale mais aussi des références religieuses, et ce à cause de la façon dont le fait religieux s'était exprimé sur le Vieux continent : clergé, inquisitions, absolutisme du dogme par rapport aux découvertes scientifiques. Du Procès de Galilée en 1633, Science et Vie Junior parle ainsi : "Un événement qui pèsera très lourd par la suite. L’Eglise se méfiera des sciences ; et nombre de scientifiques verront dans l’Eglise un obstacle au progrès" (Science et Vie Junior, dossier hors série n° 36, p. 93). Absolutisme encore dans le domaine religieux, avec les Guerres de religion qui ensanglantèrent l'Europe aux XVIè et XVIIè siècles et qui dégoûtèrent bon nombre d'Européens du fait religieux. Ces données historiques font que la démocratie n'a pu voir le jour, en Europe, qu'en se coupant des références religieuses.
Cependant, d'autres civilisations existent qui n'ont pas eu la même histoire ni les mêmes rapports entre société et religion, et ce parce que le fait religieux même y était, et y est toujours, d'une nature différente. Ainsi, en islam, considérer que ce n'est pas le peuple mais Dieu qui est la source de la législation (tashrî') n'est en soi pas anti-démocratique, puisque, contrairement au fait religieux auquel l'Occident a été confronté, la législation que présentent les sources musulmanes :
Une objection de la part de nos interlocuteurs...
Ici, une objection est parfois formulée par des occidentaux : le fait même de limiter ainsi la volonté des hommes, en matière de législation, au cadre de ce qui n'est certes que principes mais qui oriente et limite quand même leur volonté, n'est-ce pas, en soi, anti-démocratique ?
La réponse est évidente pour qui réfléchit : non, puisque ce serait oublier qu'en Occident aussi, la volonté des hommes, en matière de législation, est limitée : par le droit naturel, par les Constitutions nationales, voire parfois par les principes du droit international (dans le cadre de l'Organisation des Nations Unies) ou régional (dans le cadre de l'Union Européenne, par exemple). Combien de fois n'a-t-on ainsi pas vu une loi déjà votée à la majorité absolue par "les représentants du peuple" être annulée par le Conseil constitutionnel car "anti-constitutionnelle" !
En islam, la partie – il s'agit d'une partie seulement – des textes qui ne fait pas l'objet de divergences d'interprétations joue le même rôle que joue le texte constitutionnel dans les pays occidentaux. Par contre, de nombreux autres textes font l'objet d'une divergence d'avis ; ici l'avis auquel l'autorité (le conseil législatif, shûrâ, par exemple) donne préférence est applicable pour tout le monde dans un temps donné, même si on était personnellement d'un avis différent (cf. Sha'rh ul-'aqîda at-tahâwiyya, tome 2 pp. 142-144 ; Ibn Abil-'izz dit que c'est là ce qu'indiquent les textes du Coran et de la Sunna et l'avis des Pieux Prédécesseurs. Voir également la parole de Ibn Mas'ûd qui suivait le calife Uthmân à propos d'un point sur lequel il n'était pas du tout d'accord avec son avis - rapportée par Abû Dâoûd, n° 1960). Et ce choix d'un avis précis parmi les divergents avis existant peut prendre place sur la base de la majorité qui s'est dégagée au sein du conseil (Min fiqh id-dawla fil-islâm, pp. 534-535). Tout ceci, tout en étant conforme à nos sources, ne se fait-il pas conformément au principe démocratique : "L'avis qui a reçu le suffrage majoritaire reçoit la préférence, l'autre n'a pas reçu la préférence mais a été discuté et entendu ; il peut, dans un autre moment et / ou dans un autre contexte, recevoir à son tour la préférence".
Conclusion :
Alors, l'islam est-il pour ou contre la démocratie ? Cela dépend de ce qu'on entend par "démocratie" :
Note :
L'explication que nous avons vue reprend globalement celle de Al-Qardhâwî, qui écrit : "Inna jawhar ad-dîmuqrâtiyya – ba'îdan 'an it-ta'rîfât wal-mustahât il-acadîmiyya – an-yakhtâr an-nâssu man yahkumuhum wa yassûsu amrahum wa an lâ yufradha 'alayhim hâkimun yak'rahûnahû aw nizhâmun yak'rahûnahû, wa an yakûna lahum haqqa muhâssabat-il-hâkimi idhâ akhta'a (...). Hâdhâ huwa jawhar ad-dîmuqrâtiyya" (Fatâwâ mu'assîra, tome 2 pp. 637-638). "Wa-l-ladhî nurid ut-tarkîza 'alayhi hunâ, huwa mâ nawwahnâ bihî fî awwal-il-mar, wa huwa : jawhar ud-dîmuqrâtiyya : fa huwa bil-qat'i muttafiqun ma'a jawhar il-islâm".
Il écrit ensuite : "Wa qawl ul-qâ'ïl : "Inna-d-dîmuqrâtiyya ta'nî hukm ash-sha'bi bi-sh-sha'bi wa yalzamu minhâ rafdhu-l-mabda'-il-qâ'ïl "Inna-l-hâkimiyyata lillâh"" : qawlun ghayru mussallam. Fa layssa yalzamu min al-munâdât bid-dîmuqrâtiyya rafdha hâkimiyyat-illâh lil-bashar ; fa akthar ul-ladhîna yunâdûna bid-dîmuqrâtiyya lâ yakhturu hâdhâ bi bâlihim, wa innama-l-ladhî ya'nûnahû wa yahrissûna 'alayhi huwa : rafdhu -d-dictâtûriyya al-mutassallita, rafdhu hukm il-mustabiddîna bi amr ish-shu'ûbi min salâtîn il-jawr wal-jabarût" (Fatâwâ mu'assîra, tome 2 page 644). Il écrit encore : "Wa yuhimmunî an u'akkida annanî lastu min al-mûla'ïna b-istikhdâm il-kalimât il-ajnabiyyat il-asl – ka-d-dîmuqrâtiyya wa nahwihâ – lit-ta'bîri 'an ma'ânin islâmiyya. Wa lâkin idhâ sha'a-l-mustalah wa-stakhdamahu-n-nâssu, fa lan nussimma sam'anâ 'anhu ; bal 'alaynâ an-na'rifa-l-murâda minhyu idhâ utliqa, hattâ lâ nafhamahû 'alâ ghayri haqîqatihî aw nahmilahû mâ lâ yahtamiluhû aw mâ lâ yurîduhu-n-nâtiqûna bihî wal-mutahaddithûna 'anh. Wa hunâ yakûnu hukmunâ 'alayhi hukman salîman muttazinan. Wa lâ yadhîrunâ anna-l-lafzha jâ'a min 'indi ghayrinâ ; fa inna madâr al-hukmi layssa 'ala-l-asmâ'i wal-'anâwîn bal 'ala-l-mussamayyât wal-madhâmîn. 'Alâ anna kathîran min ad-du'âti wal-kuttâbi-stakhdamû kalimat "ad-dîmuqrâtiyya" wa lam yajidû ba'san fi-sti'mâlihâ. Wa kataba-l-ustâdh 'Abbâs al-'Aqqâd – rahimahullâh – kitâban sammâhu : "Ad-dîmuqrâtiyya al-islâmiyya"" (Fatâwâ mu'âssira tome 2 p. 650). Al-Qardhâwî écrit de même regretter la formulation disant de façon simplificatrice : "La démocratie c'est du kufr" (Fatâwâ mu'âssira, tome 3 p. 723) ; il pense que cette formulation à l'état brut a donné la possibilité à des détracteurs d'attaquer ce dont il est question en Islam.
On peut lire également à ce sujet la réponse nuancée de Faysal al-Mawlawî : Cliquez ici.
Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).