Présentation

Lundi 01 Mai 2006
Réponse :

La question que vous posez fait l'objet de débats passionnés chez les musulmans. La première catégorie de frères que vous citez sont d'une tendance qui est d'avis que de toute façon il n'est même pas permis de vivre de façon permanente dans un pays non musulman. Pour ma part j'ai, dans mon article : Est-il permis de vivre dans un pays non musulman, rapporté les avis de savants disant que cela était permis.
Pour celui qui est citoyen d'un pays non musulman, se pose alors la question que vous abordez, à savoir si, il est permis de voter pour un candidat, et même, d'une façon plus générale, participer aux rouages de son administration ou de sa justice. Si cette question se pose, c'est eu égard au fait que la constitution de ce type de pays attribue aux hommes le droit d'établir les lois de par leur seule raison et volonté, sans aucun égard pour les textes de la révélation. Or nous musulmans avons pour croyance que c'est Dieu qui nous oriente en nous disant ce qu'Il a permis, ce qu'Il a interdit et ce qu'Il a rendu obligatoire.

  • Bien évidemment, au regard de ce principe, les musulmans ne devraient pas voter, car ils désignent alors, en tant que leurs représentants et leurs délégués, des hommes dont ils savent pertinemment qu'ils vont, au nom de tout le peuple, établir des lois sans égard pour ce que Dieu a établi, Lui, de normes.

  • Cependant, ici un second principe est également présent : celui qui dit que les sources musulmanes reconnaissent aux musulmans le droit d'agir dans le cadre de ce qui est en leur possible dans un contexte donné, à un moment donné.
    Ibn Taymiyya écrit ainsi : "Le Prophète (sur lui la paix) a dit : "Celui qui nomme un homme comme responsable sur un groupe de personnes alors qu'il sait qu'il s'y trouve un homme plus agréé par Dieu, celui-là a trahi Dieu, son Messager et les croyants" [rapporté par Al-Hâkim, authentifié par Adh-Dhahabî]. Ce qui est cependant nécessaire, c'est que cette désignation de "l'homme le plus agréé" soit faite dans la mesure de ce qui est possible. En effet, étant donné qu'on ne peut, la plupart du temps, trouver l'homme parfait, il faut, lorsqu'il y a deux bonnes choses possibles, faire la meilleure d'entre elles, et il faut, lorsque deux mauvaises choses seulement sont possibles, éviter la pire d'entre elles. C'est bien pourquoi Omar ibn Al-Khattâb disait : "Je me plains à toi de la puissance du mauvais et de l'impuissance du juste".
    Ainsi, le Prophète et ses Compagnons s'étaient réjouis de la victoire des Byzantins chrétiens sur les Perses [en 630]. Pourtant, ces peuples étaient tous deux non musulmans. Mais l'attitude du Prophète et de ses Compagnons était due au fait que l'un de ces deux peuples était plus proche de l'islam que l'autre. Dieu a d'ailleurs révélé des versets dans la sourate Ar-Rûm à l'occasion de cette bataille entre Byzantins et Perses. L'histoire est bien connue.
    De même, le prophète Joseph (Yûssuf) était vice-régent du Pharaon d'Egypte, alors que celui-ci et son peuple étaient polythéistes. En fait Joseph a fait ce qui était alors en son possible en matière de justice et de bien, et leur a présenté la foi dans la mesure de ce qui était possible"
    (Al-hisba fil-islâm, Ibn Taymiyya, p. 13).

    L'allusion que Ibn Taymiyya fait au cas du prophète Joseph (sur lui la paix) est très intéressante : le récit de Joseph, nommé ministre par le Roi d'Egypte, est rapporté dans le Coran, où il apparaît bien que le poste que Joseph occupait ne lui conférait pas tous les pouvoirs et toutes les libertés. C'est bien pourquoi il dut agir dans le cadre des possibilités offertes par la loi du Roi d'Egypte pour pouvoir garder son frère auprès de lui. Dieu dit ainsi : "Ainsi avons-Nous suggéré ce stratagème à Joseph. Car il ne pouvait pas garder son frère d'après la justice du roi. Sauf si Dieu le voulait" (Coran 12/76).

    De même, le Négus d'Abyssinie avait, à l'époque du Prophète et sur le contact de ses Compagnons émigrés en Abyssinie, embrassé l'islam tout en restant roi dans son pays. Il ne pouvait pas y appliquer les normes voulues par Dieu, et pourtant le Prophète (sur lui la paix) n'a pas reproché cet état de fait mais a au contraire prié pour lui à Médine, à la nouvelle de sa mort.


    Avis circonstanciés

    S'inspirant de tout ce qui précède et des fatwas données par Cheikh Khâlid Saïfullâh et Al-Qardhâwî dans le domaine général de la participation aux institutions (Jadîd fiq'hî massâïl, Khâlid Saïfullâh, tome 1 pp. 239-240, et Min fiqh id-dawla fil-islâm, Al-Qardhâwî, pp. 177-188), on peut donc dire ce qui suit...

    A) Faire une loi contredisant celle de Dieu est grave, mais ne conduit pas systématiquement à perdre la foi musulmane. En effet, comme l'a écrit Al-Albânî, au cas où quelqu'un le fait tout en considérant bien que cela est interdit, cela constitue un grand péché mais pas un acte d'incroyance (kufr) (cf. Silsilat ul-ahâdîth as-sahîha, tome 6 pp. 111-116). C'est également ce que Ibn abil-'izz a écrit (cf. Shar'h ul-'aqîda at-tahâwiyya, tome 2 p. 446). Pour plus de détails, lire mon article : Le musulman qui fait une loi différente de celle de Dieu reste-t-il musulman ?

    B) Maintenant, un acte qui constitue en temps normal un péché peut ne pas être un péché dans le cas où il est fait par nécessité (dharûra), la règle est bien connue en droit musulman. Or, nous musulmans n'avons pas comme principe "tout ou rien". Comme Ibn Taymiyya l'a écrit, "il faut, lorsqu'il y a deux bonnes choses possibles, faire la meilleure d'entre elles, et il faut, lorsque deux mauvaises choses seulement sont possibles, éviter la pire d'entre elles". Aussi, en tant que musulmans habitant un pays non-musulman, on doit, comme le prophète Joseph, "faire ce qui est en son possible en matière de justice et de bien, et présenter la foi dans la mesure du possible" selon les termes de Ibn Taymiyya.
    B.1) Il faut bien sûr que les musulmans n'aient alors pas comme conception des choses la reconnaissance que les hommes sont la source première et dernière des lois, mais aient les deux conceptions des choses que nous allons développer plus bas (en B.1.1 et B.1.2).
    B.2) Il faut aussi que leur participation s'avère nécessaire et décisive.

    Les deux conceptions que les musulmans doivent avoir sont :
    B.1.1) le recours à "iqâmat al-'adl wa taqlîl uz-zulm qadra mâ fil-istitâ'a" : le recours à ce qui est en leur possible dans une situation donnée pour apporter leur contribution à la réalisation d'une société plus humaine et plus juste. En effet, les sources de l'islam les animent d'un idéal de bonté vis-à-vis des hommes, de tous les hommes ("khayr un-nâss anfa'uhum linnâs" a dit le Prophète, hadîth hassan, Sahîh al-jâmi' as-saghîr). Je vous invite à lire à ce propos mes articles : Comment vivre le droit musulman en pays non-musulman ? et Ce que les musulmans peuvent apporter à l'Occident. Or, comme Ibn Taymiyya l'a écrit, "il faut, lorsqu'il y a deux bonnes choses possibles, faire la meilleure d'entre elles, et il faut, lorsque deux mauvaises choses seulement sont possibles, éviter la pire d'entre elles" ; il faut aussi, à l'instar de ce qu'a fait le prophète Joseph, ministre d'un roi polythéiste et d'un pays majoritairement polythéiste, "faire ce qui est en son possible en matière de justice et de bien, et présenter la foi dans la mesure du possible". Les musulmans apporteront donc une contribution supplémentaire en votant par exemple pour un candidat animé de l'esprit qui paraît le plus proche de celui des sources musulmanes, et militant pour un développement durable, qui se rapproche le plus de ce que préconisent les principes musulmans.
    B.1.2) le recours à "akhaff udh-dhararayn" (le moindre de deux maux), en désignant le candidat qui paraît animé des meilleures intentions. Ainsi, au cas où un candidat ultra-nationaliste et un autre candidat se présentent, le choix est évident.


    Al-Mawdûdî et le vote :

    L'avis de l'indo-pakistanais Al-Mawdûdî concernant le vote est bien connu : il était résolument contre ; et Sayyid Qutb s'est inspiré de nombreuses de ses idées. Alors qu'il vivait encore dans l'Inde subissant la colonisation britannique, Al-Mawdûdî était très critique envers ceux des ulémas de l'Inde qui appelaient à ne pas partager l'Inde. Certains ulémas (du Jam'iyyat ul-'ulamâ') appelaient en effet à l'indépendance d'une Inde non partagée, dotée d'un système de type fédéral, qui regrouperait des Etats disposant de prérogatives importantes, où les Etats majoritairement musulmans seraient, de façon prévisible, amenés à être gouvernés par des musulmans, et où les Etats majoritairement hindous seraient obligés - car faisant partie de la même fédération que d'autres Etats majoritairement musulmans - de respecter les droits des minorités musulmanes y habitant. Al-Mawdûdî ne critiquait pas seulement cette vision des choses, il la pourfendait. Il était d'avis qu'il fallait absolument partager l'Inde et créer un Etat séparé dans lequel vivraient tous les musulmans du subcontinent.
    Si cette idée de la nécessité de créer un Etat majoritairement musulman était aussi celle de la Muslim League, Al-Mawdûdî était également critique à l'égard de celle-ci quant aux modalités devant concrétiser cet objectif : il affirmait avec force que, contrairement à ce à quoi appelait la Muslim League, le vote de tous les musulmans ne pouvait être accepté car tous n'étant pas pratiquants et beaucoup étant complètement ignorants des principes de l'islam, leurs voix en matière de désignation du chef d'un Etat musulman ne pouvaient pas avoir le même poids que celles des musulmans savants et pratiquants.
    Quand, en 1947, ce fut l'avis de la partition de l'Inde qui l'emporta et que cette partition vit le jour, Al-Mawdûdî émigra naturellement dans ce qui devait devenir le Pakistan. Mais ensuite, au Pakistan, il changea d'avis et fut prêt à soumettre l'accession de son parti, Jamaat-i-islami, au verdict des urnes, donc aux élections et au vote majoritaire.
    Au sujet des élections aussi, Al-Mawdûdî refusait, dans les premiers temps, de faire des accords avec d'autres partis, au nom de sa conviction qu'on ne devait pas faire de concessions sur des choses aussi importantes que les programmes des partis, dont certains ne prenaient pas l'islam comme référence. Seulement voilà : son parti, s'étant présenté seul, fut défait à ces premières élections auxquelles il participa. Il en prit acte et ceci l'amena, lors des élections suivantes (qui devaient se tenir en 1958), à faire des accords avec d'autres partis. Après avoir critiqué de façon virulente ceux des ulémas de l'Inde qui avaient appelé au principe "iqâmat al-'adl qadra mâ fil-istitâ'a", il finit donc par se résoudre à avoir recours au même principe.

    De même, dans un premier temps Al-Mawdûdî était très dur dans ses propos et ses écrits vis-à-vis de ceux qui ne pratiquaient pas les obligations de l'islam (salât, zakât, etc.), au point que certains savants musulmans se demandaient si, inconsciemment, il ne partageait pas la position kharijite au sujet des musulmans commettant de graves péchés. Al-Mawdûdî disait également qu'une femme ne pouvait pas être nommée à un poste politique.
    Plus tard cependant, en 1964, Al-Mawdûdî n'hésita pas, pour faire front au Général Ayyub Khan aux élections présidentielles, à soutenir un candidat aussi "peu autorisé" – d'après les critères qu'il avait lui-même énoncés de par le passé – que Miss Fatima Jinnah.
    Après avoir été virulent envers ceux des ulémas qui avaient eu recours au principe "akhaffu udh-dhararayn", il n'eut donc finalement pas d'autre choix que celui d'y avoir lui aussi recours.

    Ces éléments historiques sont extraits de l'ouvrage Mawlânâ Mawdûdî ké sâth mérî rafâqat kî sargazisht aur ab mérâ mawqif ("Récit de mon chemin avec Al-Mawdûdî et ma position maintenant") (pp. 98-117), écrit en langue urdu par le savant indien An-Nu'mânî, qui avait été un compagnon de route de Al-Mawdûdî puis s'était démarqué de certaines de ses conceptions.


    Synthèse de la réponse :

    Les musulmans voteront donc, dans les pays non musulmans dont ils sont citoyens, dans le cadre et avec les deux intentions mentionnés plus haut, et bien sûr avec honnêteté et clairvoyance.

    Wallâhu A'lam (Dieu sait mieux).
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